Spring is hate...

SafeBook

En guise de réponse à David

Dossier suivant, celui du haut de la pile. Le septième ce matin. Holophotographie, visage avenant. Un coup d'oeil à la caméra de surveillance dans la salle d'attente. Je le vois. Nerveux. Évidemment.

"Kévin Castaignède" buzze le haut-parleur. Il sursaute. Se lève, se dirige vers la porte de mon bureau.

"Asseyez-vous, je vous en prie... Un verre d'eau ?"

Je le sers posément, avance le verre sur la table du bureau. Il boit. Sa main tremble. Un peu.

L'entretien se déroule normalement. Son CV est classique, un bon équilibre entre des réalisations freelance et des contrats en corpos. Mais les sociétés indiquées dans son CV sont toutes dans le cimetière des startups des années 2008-2010. Difficile à vérifier.

Il indique un blog personnel. Contenu intéressant, sans être flamboyant. Mais le plus étrange, c'est que son Facebook me dit quelque chose... Certes, les profils Facebook ont été gelés après le grand clash de 2009. Site fermé, comptes bloqués, informations évaporées... Seuls les gestionnaires de SafeBook ont gardé la clé du coffre. Mais ma boîte de recrutement paie assez cher (la somme de 11700 EUR par mois circule dans les couloirs) pour avoir un double de cette clé. C'est comme ça que j'ai accès à son vieux profil Facebook. Qui me dit quelque chose, mais impossible de mettre la main dessus. Pas grave. J'aurai le fin mot de l'histoire.

Il me serre la main à l'issue de l'entretien. Elle est moite.

Le gobelet vide traîne sur mon bureau. Je prends un gant en plastique dans mon tiroir, et agrippe le gobelet. Je le passe sous la lumière noire... ok. J'ai deux belles empreintes digitales et la marque de ses lèvres. C'est bien le diable s'il n'y a pas d'exemplaire de ses cellules ADN sur ce gobelet. Je l'insère dans le réceptacle, et l'analyseur commence son travail. Plus que cinq petites minutes, et j'aurais son vrai dossier complet.

Les gens de SafeBook avaient bien amorcé le virage de 2010. Ils avaient anticipé la généralisation des licences libres et virales pour les sites webs, en publiant immédiatement leur code source, leurs APIs, leurs recettes. Petit à petit, les hackers du monde entier, remplis d'allégresse à l'idée de participer à un vrai réseau social libre avaient commencé à contribuer, tant dans le noyau que dans l'implémentation de petites applications connexes. Des "mash-ups", on disait en 2003. Ce qui a tout accéléré, ce fut quand l'Union Européenne a décidé que le dénominateur commun de tous les fichiers nominatifs serait l'empreinte ADN des individus. Comme SafeBook. "Comme par hasard", disait les sceptiques.

Du coup, avec l'identifiant génétique de tout un chacun, on peut le relier avec à peu près tout et n'importe quoi, des services sociaux aux contrats de travail passés, des services de police aux administrations fiscales. Mais aussi les sites webs perso d'il y a 10 ans, ses posts sur les forums enregistrés dans les archives du web, les mails de gmail, etc.

Le gouvernement Européen appelle ça "Transparence Génétique". Tu parles.

Cinq minutes après, j'ai accès au skyblog du jeune Kévin - impressionnant de connerie post-pubaire et pré-chômage. Des photos en pleine action - "j kis Ludmila", Des "comms" dont l'intérêt littéraire atteint des abysses insondables. Mais rien de bien grave. Si Kévin tombe dessus un jour, il en sera quitte pour une grosse honte. Mais il n'avait qu'à y réfléchir.

Un blog sur blogger, quelques années après. Plus sage, plus rangé. C'est la page "à propos" qui me chiffonne. Je la parcours, en avançant dans le temps petit à petit. Très peu d'études vraiment pertinentes, ça ne colle pas avec le profil qu'il m'a détaillé en entretien. Et d'un seul coup, en 2009, explosion du CV ! Le voilà affublé d'une multitude de diplômes ronflants, et bardé d'expériences professionnelles dans le monde des start-ups.

Là, j'ai le déclic. Je repars sur son Facebook bloqué, et je le compare avec le Facebook identifié par son ADN. Rien à voir. Le jour et la nuit. J'avais déjà entendu parler de ces profils Facebook complètement réécrits, achetés une fortune aux administrateurs du site, mais c'était la première fois qu'un candidat en présentait un en entretien.

Je l'ai piégé. Je m'identifie alors à SafeBook et je fais ce que j'ai à faire. SafeBook n'est pas qu'une grande base de données alimentée automatiquement par des robots aspirateurs. Comme on le disait jadis, c'était aussi du "User Generated Content". Les privilégiés qui payent assez pour avoir accès aux informations peuvent aussi devenir une source précieuse. C'est même un devoir, quand on y pense. Certaines rumeurs établissaient qu'en fonction des informations fournies manuellement, les clients avaient droit à des réductions sur leur facture. Et les agents zélés pouvaient convertir ces réductions en primes. Tout le monde gagne.

Le facteur "Libre et décentralisé" de SafeBook n'est que l'arbre qui cache la forêt. Derrière ce code généreusement donné par la communauté contribuante, nous disposons de la plus grande machine à broyer les individus au monde. La machine à mash-ups. Aucune donnée ne peut passer au travers. Tout est croisé, archivé, criblé.

Profil : Kévin Castaignède.
Ajout en date du 7 avril 2014 :
* Société de recrutement "Safe Profile Inc.", pour le compte du Gouvernement Européen.
* A menti sur son expérience, possède un faux profil Facebook.
* Instruction prioritaire : Ne pas recruter.

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"Are you sure?"

"Yes"

25 Nov. 2007 - 16:21, par giz404

Ca me rappelle un peu la nouvelle de Cory Doctorow à propose de Google...

25 Nov. 2007 - 16:31, par David, biologeek

Quel talent ! En effet ça me rappelle aussi Engooglés. Le pire c'est que c'est déjà le cas, nos écrits sur le web y sont pour un temps indéterminé et l'on est parfois enivré par la nature virtuelle de notre présence sur le web alors qu'elle a des conséquence réelles... mais il faudra que je développe, j'ai eu une expérience assez intéressante à ce sujet.

ps : je trouve ça marrant que tu l'aies tagué dans "rêve" ;-)

25 Nov. 2007 - 17:15, par tenshu

no pasaran !

Il est toujours utile de rappeler que les licences libre permettent des choses formidables
Mais qu'en fin de compte c'est l'utilisation qu'on en fait qui compte

25 Nov. 2007 - 17:55, par No'

Giz404 : je suis un avide lecteur de Cory, donc, je connaissais cette nouvelle. Mais à ma grande surprise, je ne l'ai pas lue. Encore. Je ne sais pas pourquoi.

David : "rêve", c'est aussi "cauchemar"

tenshu : c'est mon credo depuis des années "le problème n'est pas dans le média, il est dans le message"

25 Nov. 2007 - 23:23, par Ploum

Je vais me faire l'avocat du diable : un type qui triche sur son CV à un entretien d'embauche, ça a toujours existé. Or voici qu'on a une méthode qui permet de les détecter bien plus facilement. Où est le problème ? Tous les recruteurs seraient ravis !

Quoi ? Ce n'est pas le diplôme qui compte mais les vraies compétences ? Mais dans ce cas, il n'aurait pas menti sur son CV. Et puis, si on l'engage, on se serait rendu compte après un mois ou deux qu'il n'était pas compétent. On aurait perdu du temps et de l'argent.

Donc ce système est bénéfique !

A moins que ce n'est pas la conclusion à laquelle tu voulais que le lecteur arrive ?

26 Nov. 2007 - 10:55, par Prax

La pierre que tu lances finit toujours par t'arriver sur le derrière de la tête une fois qu'elle a fini son tour de globe.

26 Nov. 2007 - 11:22, par tenshu

opla je peut t'offrir 1984 ploum? =)
Mais je suspecte de l'ironie

26 Nov. 2007 - 13:42, par No'


28 Nov. 2007 - 11:28, par Ploum

J'ai lu 1984 et j'ai beaucoup aimé mais je ne vois pas le rapport.

A force de dire "oulala, avoir des informations sur les gens c'est mal", on en oublie de dire "pourquoi ?".

Et on arrive justement à des textes comme celui de kNo qui seront interprétés par tous les libristes-communistes-geeks (oui, les libristes sont communistes hein ;-) ) comme une image du mal. Mais un citoyen lambda arrivant sur cette page dirait : chouette, c'est super ce système pour attrapper les fraudeurs.

Personnellement, je prends toujours ma position en contre-exemple. Si on cherche à mon nom, on trouve énormément d'informations me concernant. Mais vraiment beaucoup. On peut dire beaucoup de choses à mon propos. J'en suis conscient et je l'accepte. C'est même une force : un employeur peut se faire une très bonne idée de moi. Si un employeur potentiel tombe sur mon blog et se dit qu'il ne veut pas d'un guignol pareil ou d'un linuxien, rien ne sert de le cacher car ce n'est pas dans mon intérêt personnel d'accepter un tel job.

D'un autre côté, il y a des informations à mon propos que je ne souhaite pas qui soit en ligne et elles n'y sont tout simplement pas.

Je ne dis PAS que c'est une bonne chose. Je dis juste qu'il y a des bons et des mauvais côtés et que, paradoxalement, le texte de kNo est pour beaucoup l'illustration d'un bon coté.

2 Déc. 2007 - 18:43, par Phlogistique

Ploum, tu oublies que dans quelques années, peut-être que des informations que tu as posté aujourd'hui ne correspondront plus du tout à ton identité actuelle.

31 Mars 2008 - 13:35, par Pierre

Ben oui No', t'as raison, on ne met que ceux qu'on veut sur le web, c'est pas grave.

C'est comme les tests ADN pour établir une filiation c'est fait uniquement sur la base du volontariat et uniquement par soucis d'accélérer la procédure de regroupement familial, aucun problème donc...

Franchement, qui peut ne pas voir, que demain les gens qui ne feront pas ce test n'auront aucune chance de voir leur dossier avancer ?

De la même façon quand le fichage à la facebook sera généralisé, ceux qui n'auront pas TOUTES les informations souhaitées disponibles en ligne seront déclassés.

Faut arrêter avec les bons et les mauvais côtés ou encore l'aspect volontaire et délibéré. Ces outils dépassent leurs usagers et participent au contrôle panoptique d'une société qui se rêve sans "risque", terme qui ne désigne parfois que les symptômes mêmes de la vie.


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