Trouver chaussure à son dé

Mar 02 février 2016

Le financement participatif dans le domaine de l'édition de jeu de rôles en français semble vivre une époque frénétique ; il suffit de voir les éblouissants débuts des campagnes de Héros & Dragons, Dragons (plus de 200kEUR à elles deux !!!), Dungeon World ou Sweepers Inc..

Et je ne te parle même pas de FU RPG, grand succès de l'année dernière.

Il semble que le rôliste lycéen de jadis ait grandi, se soit fait une situation, un salaire confortable, se soit acheté une bibliothèque en bois d'arbre chez un antiquaire renommé et éprouve à présent l'envie de la remplir. Visiblement, les éditeurs de tous poils ont bien compris que la nostalgie peut venir à bout de la froide raison et ouvrir les vannes de cette prodigieuse machine à rêver.

Oh, chic alors, ce que j'ai vécu dans les années 80/90 était tellement beau que je brûle de me ruiner en achetant des éditions en papier glacé à 130 EUR, tout en sachant qu'il y a peu de chances pour que je retrouve dans cet opus le souffle épique de mon adolescence boutonneuse, tout simplement parce qu'à présent que j'ai basculé dans le camp des quadras, mon taux d'hormones a chuté autant que mes cheveux.

Complètement désintégrée, la "ménagère de moins de 50 ans"... maintenant, le coeur de cible, c'est quadra nostalgeek, celui qui a tant souffert d'avoir été l'intello dénigré par ses pairs et qui possède un pouvoir d'achat sur lequel les éditeurs comptent bien pour assurer leur pérennité.

Alors comme il n'y a pas de raison que je m'abstienne de mettre du beurre (de marque) dans mes épinards (du marché bio), je me demande si par hasard ce ne serait pas une bonne idée de lancer moi-même ma campagne de financement participatif.

Voici donc le pré-lancement de la pré-vente de l'édition papier en français du jeu acclamé par la critique : Roll For Shoes.

Ce jeu de rôle universel, voire multiversel aux règles simples et fluides, qui se met au service de la narration tout en restant ludique a déjà fait le tour du monde et satisfait des millions de joueurs.

Pour démarrer une partie, il suffit de réunir quelques amis autour d'un pack de bières et de se munir d'une poignée de dés à 6 faces et vous pouvez partir à l'aventure dans n'importe quel univers : S.F., cyberpunk, médiéval-fantastique, horreur ou dark fantasy.

Mais il manquait une version en français, aussi, nous proposons de publier cette traduction courant de l'année 2016.

Les détails de cette campagne sont encore à définir, mais voici quelques idées de départ :

  • Pas moins d'une page de règles du jeu,
  • Une édition normale au format A4, avec une illustration en N&B,
  • Une édition de luxe sur papier glacé avec une couverture en vraie peau de zébu abattu à la pleine lune par une balle en argent massif gravée aux initiales de Gary Gygax. Au moins trois illustrations, composées avec soin en couleurs par trois dessinateurs de renom appartenant à ma famille, à savoir mes 3 enfants,
  • Chaque édition (de base ou de luxe) serait unique et numérotée, étant donné que les illustrations seraient personnalisées pour chaque souscripteur,
  • Un accès permanent et irrévocable au sources du document original, c'est à dire un fichier texte d'environ 900 octets, afin que vous puissiez produire une édition à votre convenance.

Je pense que le prix de l'ouvrage avoisinera les 90 EUR pour l'édition simple et 300 EUR pour l'édition de luxe.

Pour que l'ouvrage arrive jusqu'à votre porte, le plus simple serait de m'envoyer une enveloppe timbrée à votre adresse et la poste se chargera du reste.

Plus de détails dès que la Bank of The Scarecrow aux Îles Caïmans aura validé l'ouverture de mon compte.

Des jeux, des jeux ! (II)

Mer 19 août 2015

La première partie se trouve ici

Des jeux que j'estime importants sont arrivés dans ma ludothèque :

  • Exploding Kittens : le jeu qui a fait l'ultra-buzz sur Kickstarter au printemps dernier. Les auteurs pensaient en vendre 200 ou 400, ils ont quasiment vendu 219 000 exemplaires en prévente en un mois de campagne. Campagne la plus rapide à être financée, campagne la plus rentable, campagne avec le plus de contributeur... Le mélange "fan de The Oatmeal" + chatons des Internets qui explosent a pulvérisé les records. Le jeu n'est peut-être pas révolutionnaire, mais il est assez fun. J'arrive à m'amuser, même si jusqu'à présent, j'explose en premier avec une régularité qui m'épate (d'habitude, si je paume, c'est parce que je joue mal ; là, on dirait de la malchance manifeste).
  • Coin Age : un jeu qui tient dans la main (toujours ma quête des jeux minimalistes). C'est un jeu dont le plateau est de la taille d'une carte de crédit. Pour deux joueurs, assez stratégique, mais avec des règles vraiment simples - les parties sont ultra-rapides, dynamiques... Si le plateau t'ennuie, tu peux en changer en un clin d'oeil. Et si les quelques plateaux fournis avec le jeu sont pas assez nombreux, hop ! rien ne t'empêche d'en fabriquer d'autres sur le même format. Print'n'play. Bon, faut quand même avouer... je me suis fait plaisir, c'était pour mon anniversaire : les frais de ports reviennent à multiplier le prix du jeu par trois.
  • Fluxx : le jeu dont les règles peuvent changer à tout moment. Ce jeu de cartes existe depuis les années 90 en anglais mais il a fallu attendre 2015 pour le voir débarquer en France et en français. Chaque carte jouée peut à tout moment changer les règles : l'objectif, les actions possibles, l'organisation des tours de jeu... le jeu est sans cesse renouvelé, aucune partie ne ressemble à une autre. On peut gagner en quelques secondes comme attendre 30mn avant que tout se débloque. On peut même faire gagner un adversaire malgré soi, parce que les règles imposent de jouer toutes ses cartes et qu'une d'entre elles donne la victoire à un autre joueur. C'est un des jeux les plus geeks que je connaisse.
  • Huit minutes pour un empire : jeu de plateau / conquête / ressources sans les céphalées. J'avoue que je suis assez rétif aux jeux "à ressources". J'ai toujours l'impression de résoudre un exo de comptabilité et ça m'étonne qu'on puisse trouver ça amusant. Huit Minutes pour un Empire, c'est exactement ce qui me fallait : sur chaque carte, on a à la fois une ressource et une action à effectuer pour gérer ses troupes sur le plateau. Ça ne se joue probablement pas en huit minutes, y'a un moment où on doit réfléchir.

Bonus : au moment où j'écris cet article, une campagne de financement est en cours pour un jeu encore plus petit que Coin Age : Mint Tin Mini Apocalypse - la quête du jeu de plateau le plus petit du monde n'est pas achevée. La société Subquark a pour habitude de proposer des jeux qui tiennent dans des boîtes pour bonbons à la menthe ; le challenge ici est encore plus démentiel : la boîte fait trois centimètres sur deux environ. J'aime beaucoup l'état d'esprit du créateur du jeu, qui "ouvre" son jeu aux variantes (solo, coopératif, règles à trois joueurs, tour par tour au lieu de jouer en simultanée, etc). Cette critique du jeu (basée sur un prototype) a achevé de me convaincre : j'espère bien que ce petit jeu débarquera dans ma boîte aux lettres avant la fin de l'année.

Des jeux, des jeux ! (I)

Dim 02 août 2015

Les derniers mois ont été placés sous le signe du ludique, du jeu, de la retombée en enfance (qui a dit nostalgie ?)...

Y'en a tellement que ce sera une série de deux articles.

Commençons par FU. Il y a quelques mois de cela, je re-découvrais le jeu de rôles FU, publié sous licence libre (CC-BY). J'avais téléchargé le PDF et lu, puis relu, puis remis sur la pile des "jeux qui sont vachement bien, mais bon, y'en a sûrement d'autres".

Et en le redécouvrant, je me suis surpris à vraiment apprécier ce petit morceau de bravoure : en quelques pages, Nathan Russel détaille toute une palette de conseils sur le jeu de rôle en général, comment démarrer une partie, quelles sont les questions à poser et à se poser pour que toutes les personnes autour d'une table prennent plaisir à jouer. Tout y est limpide, didactique, et probablement applicable à tous les jeux, qu'ils soient narratifs ou pas. La base de tout, c'est le dialogue : tout part d'une discussion, d'un échange entre le Narrateur et les joueurs ou même entre les joueurs. Cette priorité au dialogue et la "marque de fabrique" de FU.

Ensuite, le système de résolution de FU est d'une simplicité et d'une élégance stupéfiante : les avantages et les obstacles s'équilibrent, on jette les dés en posant une question fermée (oui ou non) et on interprète les résultats en un clin d'oeil. Parce que c'est le joueur qui choisit la question, cela ouvre la porte à la simplification ou une plus grande densité ; les questions "est-ce que je tue mon ennemi ?" ou "est-ce que je remporte le combat ?" sont en apparence similaires, mais en fonction du résultat des dés, peuvent occasionner une issue complètement différente et un rebondissement dans l'action qui pourra surprendre les joueurs et/ou le meneur.

Pour toutes ces raisons et pour d'autres encore, j'avais entrepris de traduire FU en français. La licence CC me le permettait déjà, sans avoir besoin de demander à l'auteur. Ayant fini, j'ai publié cette traduction via gitbook, laissé le code source disponible sur Github. Gitbook est un service assez remarquable, puisqu'il permet, en un tournemain, de transformer une suite de documents Markdown en format HTML, PDF, ePub, mobi. Le résultat était plus que satisfaisant en ce qui me concernait. J'ai publié sur quelques forums et twitter le résultat de mes travaux, en demandant aux relecteurs de me renvoyer leurs corrections.

Quelle ne fut pas ma surprise d'être contacté par Michel Chevalier, des éditions Stellamaris, qui me proposait de publier FU RPG en version française, en vrai morceau d'arbre mort. Après quelques hésitations, le projet fut lancé sur la plateforme Ulule et couronné de succès : 153 contributeurs ont souscrit au moins un exemplaire du livre, qui sera imprimé courant 2016.


Un concours avec comme contrainte d'écrire un jeu de rôle en moins de 200 mots avait été lancé par David Shirudans au mois d'avril dernier. Quelques propositions étaient proprement stupéfiantes. En mon for intérieur, je me demandais si c'était possible en français. Je balayais rapidement cette hypothèse.

Et au mois de juin, badaboum, le site Scriiipt mettait justement en route un concours similaire : écrire un jeu de rôle complet, en français, en moins de 250 mots. Ça a dû faire chtak-boum là-dedans, puisque je me suis lancé rapidement dans l'écriture de ce qui deviendra jeu d'troll. En 248 mots, j'avais composé cette petite bravade ; un jeu sans dés, "mono-classe" puisque tous les personnages sont des trolls, donc bêtes et méchants, avec un vocabulaire limité, une arithmétique poussive et uniquement aptes à taper et se mouvoir.

Ça m'avait fait bien marrer de l'écrire, de rogner où c'était possible pour gagner quelques mots, de rajouter des éléments de background, etc. La concision est une contrainte et l'écriture à contraintes, ça me fait toujours frétiller. Bien sûr, en moins de 250 mots, pas facile de faire un colophon :

  • si le jeu est écrit en "langue troll", c'est pour plusieurs raisons. Premièrement, ça donne de l'ambiance (et l'ambiance, c'est capital pour ce genre de jeux, il me semble). J'ai probablement été inspiré par Pirates !, dont les règles sont écrites dans un style détendu et "comme si j'étais un pirate". Pour jeu d'troll, j'ai appliqué le même principe : c'est un troll qui explique les règles. Ensuite... j'ai presque honte de le dire, mais écrire en langue troll m'a fait gagner des dizaines de mots sur le décompte final. S'il avait fallu écrire dans un français impeccable, le jeu aurait certainement fait le double de sa taille actuelle.
  • La mécanique "diceless" est un peu livrée au pifomètre, le nombre de pierres de départ (4) ; elle est vaguement inspirée de Lady Blackbird. Dans ce jeu de John Harper, chaque fois qu'un jet est un échec, le joueur gagne un dé supplémentaire ; et à chaque réussite, les dés qu'il a engagé sont défaussés. Ça crée une sorte de déséquilibre permanent : un personnage qui réussit aura d'autant plus de chances d'échouer, alors qu'un poissard aux dés aura de plus en plus de chances de réussir les fois suivantes. Dans jeu d'troll, le joueur qui réussit ne perd qu'une pierre et n'en gagne qu'une en cas de réussite. Cette partie est à la fois le côté le plus "zen" du jeu et en même temps mon gros point de doute : est-ce que c'est jouable ? est-ce que l'équilibre est suffisant entre l'échec et la réussite pour que les joueurs ne soient pas écrasés par le système de résolution ?
  • Autre point très noir : l'absence totale d'illustration. Mais je suis un gros manche en dessin et je ne me sentais pas du tout capable d'illustrer et correctement mettre en page le jeu avec des encadrés, etc.
  • Il a été très gentiment relu par Sobe TBT, Pak Cormier, Jean-Michel Armand. Leur soutien et leurs suggestions ont été extrêmement utiles, qu'ils en soient remerciés.

Je profitai d'un petit éclair d'inspiration supplémentaire pour soumettre un second jeu : Stagiaires. Beaucoup plus cynique, un peu classique. J'étais assez satisfait de moi, mais quand même beaucoup moins que pour jeu d'troll.

Et puis... le concours était clos. Près de 80 propositions avaient été envoyées, certaines me faisaient verdir de jalousie. Les résultats se firent attendre. Et, jeudi dernier... il s'est avéré que jeu d'troll avait le troisième prix ! !

Je suis hyper-content. Cette troisième place me conforte dans mon intuition : jeu d'troll a un potentiel. Dans la constellation jeu d'troll, on trouve :

  • le site "officiel", avec la dernière version,
  • le code source est disponible sur Github. C'est d'ailleurs un canal d'information sur lequel tout un chacun peut m'adresser ses remarques, suggestions et encouragements,
  • On peut suivre le compte twitter @jeutroll,
  • On peut aussi m'envoyer un e-mail à bruno+troll arobase jehaisleprintemps poing net,
  • J'ai entamé une extension, appelée re-troll, elle est disponible sur le site, et nécessite sûrement des améliorations (règles supplémentaires optionnelles, suggestions... pour me contacter, voir ci-dessus).

Si j'avais un souhait : ce serait que des rôlistes s'emparent de ce JDR, y jouent et veuillent bien me faire toutes les remarques qu'ils estimeront nécessaires.

Agur Jauna

Mar 16 juin 2015

ceci est la retranscription du discours que j'ai tenu dimanche 14 juin 2015, pendant la fête organisée pour le départ en retraite de mon père, Michel Bord, médecin généraliste, établi à Saint-Caprais de Bordeaux (33) depuis janvier 1976.

Agur Jauna !

Ou, comme on dit en bon français, "Bonjour, Monsieur" ; en Basque, "Jauna", ce n'est pas un Monsieur comme les autres, c'est le Monsieur.

Mesdames et Messieurs, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous. La mauvaise nouvelle, c'est que le Docteur Bord prend sa retraite, et qu'en conséquence, il ne vous soignera plus.

La bonne... je me permets de la garder pour la fin, si vous le permettez.

Je connais mon père depuis toujours. tousse. Euh, oui, enfin bon, c'est mon père. Et depuis que je suis en âge de réfléchir, j'éprouve la plus grande admiration pour lui. Je pense qu'il n'y a pas un jour où mon père m'aura déçu.

Il vous a toujours dit la vérité, sans mensonges, sans faux-fuyant. Même si cette vérité était douloureuse, même si vouliez qu'elle soit tue.

Il vous a toujours soigné, du mieux qu'il a pu, en pensant à vous avant tout. Il n'a pas fait que soigner le symptôme ; je pense que beaucoup ici savent de quoi je parle. Il a pris du temps pour vous écouter, pour voir la personne dans son ensemble et comprendre que quand le corps s'exprime, c'est qu'il parle parfois à la place de l'esprit. Il a été votre confident. Le confident, c'est celui qui inspire confiance. Il vous a parlé. Il vous a conseillé. Peut-être qu'il a profondément changé ce que vous êtes, le cours de votre vie.

Il n'a jamais fermé sa porte à quiconque. Toute personne se présentant (parfois bien après l'heure supposée de fermeture) a été prise en charge. Les grands soirs d'hiver au coeur des épidémies, à 22h... 22h30... oui, 22h30, à l'heure où tout le monde a mangé, où le film du soir est presque fini... il était là, à ausculter, prescrire, inlassablement.

Je me souviens. Les dimanches. Il tondait la pelouse, en blue-jean et t-shirt sale. Accourait un dirigeant de club de foot. Il laissait tout en plan. Et il allait au stade, soigner l'entorse, la fracture, la plaie.

Le téléphone sonnait. La nuit, parfois. Il sautait de son lit, et fonçait. Au lendemain matin, notre mère nous demandait "t'as pas été réveillé par le téléphone ?".

Je vous rassure, non, jamais. Le téléphone ne nous a jamais dérangé.

Et quand bien même il serait allé résoudre les soucis de ses patients en pleine nuit, il était prêt, à 8h00, pour vous. Malgré la fatigue.

Au courage.

Mon père, ce héros.

Et pour cela, je lui en ai voulu. Je vous en ai voulu. Enfant, je comprenais mal qu'il passe plus de temps avec vous qu'avec moi et ma soeur. Je lui en ai voulu que, sa consultation terminée, il passe encore des heures à faire sa comptabilité (parfois en traitant son ordinateur de noms d'oiseaux).

Les moments calmes en sa compagnie ont été rares. J'en ai peu de souvenirs. C'était difficile, pour l'enfant que j'étais.

Mais maintenant j'ai compris. Il se devait d'agir ainsi, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il devait le faire parce que ses valeurs le lui dictaient. Parce que sa philosophie, du début de sa carrière à maintenant, l'obligeait à être irréprochable.

À cause de cela, il a toujours pu se regarder dans un miroir, tous les jours.

Pour dresser un portrait relativement complet... Michel Bord est quatre personnes à la fois. Le médecin. Le notable. Le père. Le grand-père.

Le médecin prend sa retraite aujourd'hui. Il raccroche son stéthoscope. Il peut être fier de ce qu'il a fait, durant ces presque quarante années.

Mais notable, il l'est encore. Peut-être que vous aurez la chance de discuter avec lui de choses et d'autres et vous pourrez prendre conseil. C'est un sage... Mais je pense qu'il est inutile de le préciser : pas question d'essayer de le faire entrer sur votre liste pour les prochaines municipales. D'abord parce que ma mère ne vous laissera jamais faire, et ensuite parce qu'il n'a pas besoin de se présenter pour savoir qu'il serait élu de toute manière.

C'est mon père. Il est évident qu'il le restera. Symboliquement, je me permettrai, après ce discours, de lui remettre ce Makhila, ce bâton de marche traditionnel du Pays Basque, objet honorifique, sur lequel est inscrite sa devise : "Gizateriaren katemail txikia"... pas besoin de vous traduire, n'est-ce pas ?...

Quant au grand-père... Savez-vous ce que ma fille aînée, Raphaëlle, a dit quand on a fini de lui expliquer que "Papichel" allait être à la retraite ?

Oh mais c'est trop bien, il aura plus de temps pour jouer avec nous !

Alors, Mesdames, Messieurs, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous.

La mauvaise nouvelle, c'est que le Docteur Bord prend sa retraite. La bonne, c'est que Papichel commence une nouvelle carrière.

Tomates

Dim 31 mai 2015

Nous revenions de Sudweb. Une splendide édition Montpelliéraine, dont je revenais gonflé à bloc, enthousiasmé, encore un peu grisé par les deux jours d'un événement d'un grand niveau.

Et en remportant les valises... L'indicible. Notre jardin comporte un potager miniature, minuscule, quatre malheureuses pousses de fraise, trois framboisiers et cinq pieds de tomate. Ils étaient timides, on apercevait de toutes petites boules vertes, promesses de dégustation gourmandes. Sur les cinq plants, trois manquaient.

Les tuteurs étaient encore là. Les ficelles qui tenaient les plants aux tuteurs étaient détachées. La terre autour des tuteurs avait été remise, comme si rien n'avait poussé à cet endroit, proprement, avec soin. Ce n'est donc pas une tornade ou une dévastation d'un animal nuisible (quoique).

Un vol.

On nous a volé trois pieds de tomate, dans notre jardin, pendant notre absence.

Depuis, je n'arrive plus à penser. Je bloque. Je n'arrive pas à intégrer quel esprit malade peut aller jusqu'à cette extrêmité. Qu'on vole des choses "de valeur", c'est mal, mais j'arrive à comprendre. Y'a un business, derrière, y'a un profit, on y gagne quelque chose de matériellement mesurable. Mais des pieds de tomate... Trois ridicules pieds de tomate. Pas de quoi nourrir une famille nécessiteuse, pas de quoi revendre le fruit du larcin sur un marché. Ces pieds ne sont même pas des éléments décoratifs...

C'est mesquin, c'est minable, c'est sordide.

Alors tu me diras, trois petits plants de tomate, c'est quand même pas mort d'homme. Ça coûte effectivement une poignée d'euro, ça se remplace, tout ceci n'est pas si grave.

Je te réponds par un détail que tu ignores : tu ne sais pas qui a planté ces pieds de tomate. Qui a vu que ces trois pieds manquaient à l'appel en descendant de la voiture.

Ma fille aînée et mon fils.

Raphaëlle voulait aller voir "si les tomates avaient poussé" pendant le week-end. Ses tomates. Celles qu'elle a planté et que son frère avait arrosé.

Le regard qu'elle avait quand elle m'a dit qu'elles avaient disparu. Quand je ferme les yeux, je le vois encore.

J'espère que ce voleur emportera ce regard en Enfer.

La Mort, ce mâle nécessaire

Jeu 19 mars 2015

Je ne pensais pas que la mort d'une personne dont je ne connaissais qu'à peine le visage, n'avais jamais entendu la voix, que je n'avais jamais vu "en vrai" m'aurait autant touché.

Quand sur le channel IRC #lugradio quelqu'un a annoncé la mort de Terry Pratchett, j'ai pris comme un coup au ventre, violent. Je me suis rué sur Twitter et j'ai eu la confirmation.

J'ai été dévasté. J'ai explosé en sanglots, comme un môme. Un flot de larmes continu, incapable de faire quoi que ce soit d'autre que de jurer et échouer lamentablement dans ma tentative de conserver la lèvre supérieure rigide.

Une loque.

Et à chaque détour d'un lien qui pointait vers un article, une vidéo, je repartais de plus belle. Même quelques temps après, en lisant ce que Dave Ewart écrivait à propos de son auteur favori, je me reprenais à sangloter.

Voilà tout le poids de sa littérature. Si j'ai connu Pratchett sur le tard, vers 2008, son oeuvre a rapidement rempli les étagères de ma bibliothèque. J'achetais les éditions "poche" des Annales du Disque-Monde, trois par trois, et je les lisais, les dévorais au détriment de tous les autres ouvrages que j'avais sur ma pile de "à lire".

À quel point Pratchett était-il différent ? À quel point la presque quarantaine d'ouvrages que j'ai lu m'a tellement marquée que le jour de sa mort, je n'étais plus qu'une flaque ?

En termes d'heroic fantasy, j'avoue que je suis resté bloqué sur Tolkien. En termes de romans parodiques, c'est la trilogie en cinq volumes de Douglas Adams qui me vient en premier à l'esprit.

Pratchett, si on le prend au premier degré, c'est un conteur d'heroic-fantasy parodique. Des histoires imbriquées, mêlées (loufoques, certes), mais incroyablement bien ficelées pour finalement te cueillir avant la fin, retournement de situation, le final... et après le final, une dernière pirouette sur le destin d'un des protagoniste, une virgule qui te re-cueille une dernière fois pour te laisser un sourire en coin à la fermeture du livre.

Pratchett, c'est un constructeur. Partant d'un postulat étrange, non-sensical, il a construit un univers complet, cohérent (débile, mais cohérent). Un monde posé sur un disque, lui-même posé sur quatre éléphants géants, eux-même sur une tortue géante. Et un soleil dont la lumière paresse à la vitesse du son. De la magie, plus ou moins bien maîtrisée par des Mages à grand chapeau. Des nains, des trolls, des vampires et des loups-garous, des golems, des chevaliers et des barbares, des dragons... et des dieux, en quantité variable.

Pratchett est un amuseur. Il a peuplé cet univers d'une foule innombrable de bras-cassés à côté desquels les Perceval et Karadoc de Kaamelott seraient pris pour le fruit d'une hybridation entre Chuck Norris, McGyver et Albert Einstein. Y'a bien que ça qui soit drôle, les histoires de bras-cassés, en fait. Entre le Maje incapable de jeter un sort et tout juste bon à fuir un danger pour plonger vers un autre, une troupe du Guet d'Ankh-Morpork dont certains membres ont du mal à prouver leur appartenance au genre humain, des sorcières spécialistes en têtologie...

J'ai ri, ri, ri aux éclats en lisant les aventures du caporal Chicard et du sergent Côlon ; quand Rincevent tond un mouton en lui demandant s'il veut que ce soit bien dégagé derrière les oreilles ; quand les trolls jouent de la musique de Roc ; quand Planteur Je-Me-Tranche-La-Gorge vend ses hotdogs "l'expérience d'une vie"...

Je ne te parle même pas des notes de bas de page. Ah ! ces notes de bas de page, il faudrait en faire une anthologie, tellement elles sont à la fois hilarantes et d'une profondeur inégalable.

Car Pratchett est un philosophe. Il existe dans chacun de ses livres, peut-être dans chacun de ses chapitres une phrase définitive, d'une sagesse absolue, qui nous éclaire sur notre propre monde.

Dans chaque vieux, il y a un jeune qui se demande ce qui s'est passé.

De la même manière que le polar (qui est évidemment ma "tambouille"), son oeuvre est un prisme par lequel il aborde les sujets de la société actuelle ou l'Histoire, la politique, les sciences, les sujets de fond (le racisme ou la religion), rien ne lui a échappé. Et ça reste drôle. Et pertinent. Et profond.

Pour toutes ces choses, pour cette immense oeuvre indémodable, pour tous les moments où j'ai explosé de rire au détour d'une phrase, pour m'avoir aidé à parcourir cet univers à la fois étranger, dans lequel je me suis effectivement senti à la maison, je salue bien bas l'homme au chapeau, le créateur de dizaines de rantanplans à deux pattes. J'attends avec impatience la sortie en poche des derniers volumes des Annales, des Romans du Disque-Monde. Je tâcherai de compléter ma collection, en sachant que celle-ci aura bien une fin. Inéluctablement. Il y aura le dernier Pratchett, celui qui sera le plus beau et le plus douloureux, celui que j'aurai du mal à fermer, celui que j'aurai du mal à ranger avec les autres.

Et toi, lecteur, si tu n'as pas encore ouvert un livre de Terry Pratchett, je t'envie. Parce que tu as la chance de pouvoir vivre ce que j'ai vécu une fois : la rencontre d'un conteur, d'un amuseur, d'un philosophe, dans un univers à la fois absurde et cruellement réaliste, en compagnie de personnages aussi hilarants qu'attachants.

Son nom restera vivant, aussi longtemps que possible, par ses écrits ou par le réseau.

Le temps, c'est comme une drogue. À haute dose, il vous tue.

Je suis un témoin

Mar 13 janvier 2015

J'ai lu tellement d'articles supérieurement intelligents depuis mercredi dernier, que je me demande si ma voix, ma petite voix pourrait avoir la moindre pertinence, la moindre originalité sur tout ce qui a été écrit sur l'indicible assassinat.

Je me retrouve, parfois un petit peu, parfois énormément, dans une kyrielle de petites phrases. Dans un paragraphe que j'aurais aimé écrire. Dans une pensée lue, vue, entendue, à la radio, la télé, sur les Internets.

Trois textes sont restés.

Celui de la délicieuse Delphine Malassingne.

Je n’ai jamais lu Charlie Hebdo et n’ai jamais été tentée de le faire. J’ai plusieurs fois été choquée par leurs dessins et n’ai jamais accroché au « trait ». Je n’achèterai pas plus Charlie Hebdo à l’avenir (ou le prochain numéro peut-être, pour l’émotion).

Celui du sémillant Stéphane Deschamps.

Dimanche vont défiler des tas de gens qui musèlent la liberté d’expression, au nom de cette même liberté d’expression.

Alors moi tu vois, tu me connais assez pour imaginer que j’ai eu les larmes aux yeux pendant deux jours, mais aussi que j’ai déconné, et un peu travaillé. Et participé à la minute de silence, entre collègues, sans avoir besoin de mettre les médias dans le coup.

Celui de Marie, une enseignante du neuf-trois.

En plein chapitre sur la dystopie, nous devions le clore par une séance sur l’étude d’un extrait de Farenheit 451 de Ray Bradbury, [..] Toutes et tous ont compris. Aucun ne m’a dit : « C’est bien fait », « Ils l’ont bien cherché », « Je suis bien content-e ». Aucun. Je n’ai pas eu besoin de les mener à dire quoi que ce soit. Ils l’ont dit eux-mêmes. Les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas des idiots.

Il y en a eu d'autres, tant d'autres, tant d'autres. Du message à 140 caractères ou moins jusqu'au texte fondateur de l'après.

Qu'ajouter ? Probablement pas grand chose.

Témoigner, peut-être. Raconter ce qu'on a perçu, ressenti. Si je ne suis pas un philosophe ou un penseur, je reste un homme de mon temps. Et c'est en tant que citoyen de mon temps que je témoigne, ici. Parce que cette petite brique peut servir à un citoyen du temps futur à comprendre ce qui a pu se passer dans la tête d'un citoyen qui a vécu, à distance, les événements du 7 janvier 2015.

Cabu, c'est d'abord Récré A2. Rétrospectivement, ça a l'air con, mais ce grand type qui rigolait tout le temps en dessinant une Dorothée affublée son tarbouif Cyranesque, c'est un bout de mon enfance ; vague et lointain, maintenant que le gâtisme me guette (exagérer n'est pas mentir). Je crois qu'à la maison parentale il doit y avoir un album du Grand Duduche. En tous cas, j'en ai lu un, ici ou ailleurs.

En apprenant qu'il faisait partie des victimes, vers midi, j'ai pleuré. Et tu peux me croire, si dans mon enfance j'ai souvent pleuré, depuis que j'ai atteint l'âge adulte, pour des raisons que vraisemblablement un psychanalyste seul pourrait élucider, je ne pleure plus.

J'ai lu dans les dépêches et les infos "Boulevard Richard Lenoir". J'ai bondi. Quand on compte ce boulevard parmi les adresses des gens qu'on aime, y'a comme ton coeur qui se serre comme dans un étau hydraulique. Mais un petit DM, une alerte discrète pour que tout reparte à un rythme quasi-normal. Tout allait bien. C'est beau, Internet, ça permet de remettre en marche le temps qui s'était arrêté.

Je n'ai jamais acheté Charlie Hebdo. J'ai quelques souvenirs d'en avoir lu, dans les années 90, notamment parce qu'un pote de l'IUT l'achetait régulièrement. Je me souviens de la couverture au moment de l'accident d'Ayrton Senna : "Enfin un jeune qui n'est pas mort du SIDA". Je trouvais ça, au mieux amusant, grinçant, provoc'. Mais pas au point de l'acheter. Parce que souvent, bof. Ça ne me faisait pas rire.

Si on regarde bien, je n'achète pas la presse tout court. Désolé, je suis probablement un vilain garçon, mais il faut vraiment que quelque chose m'intéresse vraiment pour que j'achète un journal. Il m'arrive de feuilleter le Sud-Ouest ; et encore... seules la page sport, la rubrique météo et celle du Piéton de Bayonne ont droit à une lecture attentive. Pour le reste, je lis les titres.

Autant le dire : je ne vais pas jouer les hypocrites. Je pense faire un don à Charlie, mais l'acheter, bof.

Mais bien évidemment, le noeud du problème est ailleurs.

Toute la journée s'est écoulée dans une sorte de brumasse cotonneuse. J'ai essayé de me concentrer : épique. J'ai eu quelques réunions via Hangout, qui se sont bien passées. C'était pas trop compliqué à suivre. Mais dès qu'il fallait retourner au clavier... non, je n'y étais pas trop. Dans mes souvenirs, la journée du 11 septembre avait été pire que ça. Là, au mieux, je pense avoir pu "faire des trucs" alors que le mardi 11 septembre (oui, je me souviens que c'était un mardi), durant des heures, j'étais incapable de faire quoi que ce soit d'autre que Ctrl-R sur mon navigateur.

Au soir, le délire à Reims. C'était absolument n'importe quoi. On voyait les policiers en armure déambuler à 20m des caméras. C'était très étrange, on aurait dit une très mauvaise péripétie, comme si le scénariste avait eu un passage à vide dans son histoire. Après avoir vu quatre ou cinq fois la même boucle sur les chaînes d'information continue, j'allais pioncer. Aucune chance qu'ils les arrêtent ce soir-là.

Quand j'ai entendu parler des attaques qui ont visé les mosquées le lendemain, la gerbe. Dans ma ville, Bayonne. La honte. J'ai eu honte.

Parce que rajouter la haine à la haine, c'est sûr, hein, ÇA VA RÉSOUDRE TON PUTAIN DE PROBLÈME ESPÈCE DE DEMEURÉ. Mais oui, on a bien vu qu'à chaque fois qu'une mosquée ou un cimetière juif était profané, TOUS LES PROBLÈMES DE LA TERRE ÉTAIENT RÉSOLUS D'UN COUP DE BAGUETTE MAGIQUE !!!. Mais oui, on a déjà vu ça, dans TON RÊVE DE PSYCHOPATHE.

Mais hélas, je n'étais pas surpris. S'il y a bien une constante chez l'être humain moderne, c'est qu'il est incroyablement prévisible. Si une connerie a la moindre chance d'être faite, elle l'est.

La traque. Avec son dénouement. Prévisible, lui aussi. Des jihadistes dont l'objectif est de mourir en martyr, pris dans une souricière... Ils le voulaient. Ils voulaient en découdre, ils voulaient jouer ce dernier baroud, rien à perdre, m'auront pas vivant, j'en emmènerai quelques-uns avec moi, tralala... C'était écrit d'avance. Il n'y aura pas de procès. Il y aura enquête, mais les coupables ne seront jamais jugés. À part, par leur Créateur, s'il existe. Et j'en doute.

Parce que, oui, je suis athée. Et libertaire.

Et ça fait foutrement chier la bitte d'entendre les cloches sonner le glas et les drapeaux en berne, les hommages nationaux... les petites images dans lesquelles les dessinateurs sont allés voir Dieu sur les nuages... Pour des bouffeurs de curé du genre de la bande à Charlie, y'a de quoi frétiller. T'as même le Pape (!!!) qui y est allé de sa bulle. Ben oui, le Pape, Charlie Premier. C'est dreamland. La preuve que ça, tout le tralala symbolico-cérémonial, c'est pas pour les morts, qui ne le verront jamais, mais pour les vivants, ceux qui restent et qui ont besoin d'images sur lesquelles pleurer.

Mais bon. On va dire que c'est le droit de chacun de s'exprimer. La liberté d'expression peut s'exercer aussi dans le deuil, même à tort et à travers.

La liberté d'expression. C'est celle qui nous a en fait, amené à défiler le week-end dernier. J'étais à Bayonne, samedi après-midi, en famille, dans un cortège hélas plus long que la distance totale du parcours. Dans une ville relativement moyenne, dans laquelle on sait recevoir un million de festayres sur 5 jours, on aurait quand même pu trouver un petit espace un peu plus long que le petit kilomètre (oui, je suis allé calculer) de rue qui a accueilli 20000 manifestants.

Auparavant, il a fallu que j'explique à ma fille aînée, 5 ans 1/2 ce que nous faisions là et pourquoi c'était important. J'étais un peu nerveux avant de lui en parler : elle est d'un naturel sensible, et elle se réfugie facilement dans la négation des faits quand ils deviennent gênants ; elle chasse ce qui la dérange pour s'en protéger. Pour la première fois, j'ai su que le sujet avait été abordé en classe, qu'elle avait bien compris ce qui s'était passé.

En revanche, elle avait besoin de clés pour réellement comprendre les causes du mal. Tuer ? Pour des dessins ? Mais pourquoi ?

Elle avait eu aussi besoin d'être rassurée :

- Les méchants, ils sont morts... complètement ?

Tout s'est très bien passé cette après-midi-là. Elle a juste eu un passage à vide après la manifestation, complètement muette, hermétique, amorphe, blottie contre la poussette de sa petite soeur. Mais peu à peu, elle a repris vie. Une bonne chocolatine chez Fanny, ça guérit de tous les maux du coeur.

J'ai particulièrement apprécié (si on peut utiliser ce terme) le calme, l'extrême dignité du cortège. Quelques applaudissements. La Marseillaise (bof). Hegoak (ah ?). Mais pas de slogans rageurs. Pas de pancartes haineuses. Pas une seule banderole syndicalo-politico-organisationnelle. Sauf le drapeau des anarchistes. Mais comme leur drapeau est un anti-drapeau, je pense qu'on peut sans doute les pardonner.

Sans verser dans le pacifisme béat du flower power, les participants étaient rassemblés pour la paix. La paix entre les peuples, entre les croyants ou les incroyants. Ou vi vs. emacs.

La marche de dimanche, l'incommensurable foule qui a plus rassemblé que la Libération, Zidane ou la mort de Victor Hugo. C'était un peu grisant, je dois l'avouer.

En revanche, toujours dans le style "prévisible" et d'un cynisme abject, l'hypocrisie des chefs d'états, rassemblés, serrés les uns contre les autres dans une chaîne humaine des faux-culs... Combien de journalistes enfermés, tués pour délit d'opinion ? Combien de citoyens surveillés, traqués au mépris de leurs droits ?

Sans compter les petits calculs de l'ancien président, qui a tout fait pour apparaître sur la photo, en restant sur le perron de l'Élysée plus longtemps que tous les autres, en s'infiltrant au premier rang, l'air de rien.

Une bande de charlots, de guignols. La politique est le domaine des hypocrites et des descendants de Machiavel.

La gerbe. Là encore.

Sans compter que la victime désignée, c'est Internet ! Pauvre législateur ! Pauvre politique !... Tu as tellement bien compris les racines du mal que tu t'attaques à un outil absolument unique dans l'Histoire pour justement combattre les haines et les fléaux.

Oui, peut-être que certaines vocations sont nées via le réseau des réseaux. Mais pour un djihadiste, combien d'autres ont eu accès à la culture, la connaissance, wikipedia, les informations, les actualités, les gifs animés de chat qui tombent dans une boîte en carton, des jeux en ligne, les emails ennamourés à l'être aimé, les partages de musique, les hashtags sur lesquels l'Internet a failli exploser ? Sans Internet, y aurait-il eu cette mobilisation de dimanche dernier, aussi rapidement et aussi massive ?

Internet a-t-il apporté le mal ? Non, il n'est que le reflet du mal contenu dans l'espèce qui pense diriger la planète actuellement, le messager, celui qui porte les bonnes et les mauvaises nouvelles. On n'accuse pas la Poste d'envoyer les factures non plus qu'on la félicite d'apporter les cartes de voeux. Ce sont ceux qui envoient les messages qui en sont responsables.

Quand l'homo politicus aura compris qu'accuser Internet est une ligne Maginot moderne, alors on aura fait un grand pas.

Hélas, ma misanthropie me fait penser qu'au mieux, ces humains-ci sont trop stupides pour comprendre un jour ce vecteur d'informations. Et au pire, ils savent parfaitement que ce bouc émissaire n'y est pour rien, mais qu'ils s'en servent justement parce que ça leur est facile. Comme d'autres ont fait des musulmans leur bouc émissaire.

Pour finir, il me faut absolument citer deux phrases qui me restent toujours en tête chaque fois que je vois un homme tomber sous la violence d'un autre homme. Quand je vois la puissance de l'imbécilité triompher de la raison, du long terme.

Personne n'est une île, entière en elle-même; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout. Si une motte de terre est emportée par la mer, l'Europe en est amoindrie, tout autant que s'il s'agissait d'un promontoire, ou que s'il s'agissait du manoir d'un de tes amis ou le tien propre: la mort de chaque être humain me diminue, parce que je fais partie de l'humanité, et donc, n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi.

(John Donne, cité en exergue de "Pour qui sonne le glas", d'E. Hemingway)

Le chaînon manquant entre le singe et l'homme c'est nous.

(Attribué à Pierre Dac, mais on trouve d'autres sources.)

Je te remets un bout de la première, parce qu'elle devrait être inscrite dans tous les textes officiels, en exergue des livres sacrés, des constitutions, des textes de loi, des manuels d'histoire, de chimie, dans la licence d'utilisation d'un logiciel ou le manuel de dépannage d'une voiture :

la mort de chaque être humain me diminue, parce que je fais partie de l'humanité, et donc, n'envoie jamais demander pour qui sonne le glas; il sonne pour toi.

JE FAIS PARTIE DE L'HUMANITÉ.

Toki Pona

Mer 24 décembre 2014

Le terreau de toute langue est la culture.

On ne l'observe que trop : lorsqu'un envahisseur veut mettre une autre nation à sa botte, il éradique les piliers de sa culture : les arts, la langue, les spécificités culturelles, les traditions, le folklore. S'il ne les éradique pas, il fait tout pour les dénigrer, les tourner en ridicule.

Difficile de cultiver une langue sans le sol qui la nourrit, les histoires, les toponymes, les légendes et les croyances. Au nom de la sacro-sainte unité indivisible, on en a aboli les spécificités de chaque fragment. Pourtant, en mon for intérieur, je sais qu'il est totalement possible d'avoir à la fois une base commune sur laquelle pourrait s'épanouir la bio-diversité des sous-cultures, qu'elles soient indigènes ou importées.

Cependant, la tendance est toujours à tracer une ligne blanche entre nous et eux, et de se sentir toujours supérieur à ceux situés au-délà de la frontière.

Le terreau de toute culture est sa langue.

Souvenons-nous qu'au début du siècle dernier, il était interdit de parler patois ou breton, basque, occitan. Celui qui était "pris par la patrouille" était moqué. Parler avec un accent, à Paris, c'est s'exposer à, au mieux, un regard paternaliste sur le brave provincial qui grimpe à la capitale, au pire, à une moue dédaigneuse.

Entends-tu, ne serait-ce qu'un accent à la télévision ? Je veux dire : en-dehors des émissions sportives, qui sont le dernier bastion du parler "d'oc" dans le pays d'oïl... Je ne demande même pas qu'un pur habitant de massilia vienne chanter les cigales au 20h... Juste une pointe, une pincée de piment d'Espelette dans un dialogue de téléfilm ou dans un reportage de terrain, hein.

Les vieilles langues sont pleines de règles absconces, de cas particuliers et de phonétiques alambiquées. On nous vante leur supériorité sur les autres, en ignorant que les mots-racine que nous utilisons tous les jours sont empruntés aux langues dont nous défions. Le français ? plus beau que l'arabe ou l'allemand ? Plus... "pur" ? Plus "facile à apprendre" ? Vous avez déjà vu la tronche d'un imparfait du subjonctif ?

Mais ce sont ces langues qui nous bercent. Ces langues qui nous charment, que nous utilisons pour communiquer avec nos semblables, à la boulangerie ou au travail, à la portée d'un murmure dans l'intimité de notre salon ou à des milliers de kilomètres câbles de fibre optique, dans de la poésie ou sur une affiche publicitaire. Nous utilisons aussi cette langue pour blesser, vexer, insulter. C'est un outil. Qui peut aider l'autre comme le détruire.

Sommes-nous vraiment bornés à n'utiliser que notre langue maternelle ?

J'en vois quand même quelques-uns parmi nous qui maîtrisent l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le mandarin ou le wolof. Ah. Donc on peut voir un peu au-delà de ses oeillères.

Mais, tu me diras, ce sont encore des langues naturelles, anciennes, chargées de culture et d'Histoire. Oui, absolument.

Sauvons-les, préservons-les. Toutes, celles que nous parlons comme celles que nous ignorons. Les "grandes" langues comme celles qui se meurent, qui sont étouffées, qui sont mourantes. S'il ne reste même qu'un seul locuteur. Même c'est une langue morte.

Pourtant nous maîtrisons tous plus ou moins d'autres langues, des langues construites.

Sais-tu lire une partition de musique ? Connais-tu le code de la route ? Sais-tu peindre, dessiner ? Tu as déjà eu des cours de maths, même s'ils sont loin et qu'ils te semblaient ennuyeux...

Le solfège a un alphabet. Il communique l'intention de son créateur vers le musicien qui va devoir lire la partition et l'interpréter. C'est un langage.

Le code de la route est un catalogue de symboles qui informent le conducteur sur sa marche à suivre. Peut-il tourner à droite ? Doit-il céder le passage à sa droite ? C'est un langage.

Les mathématiques sont un langage. Ils expriment une forme de vérité en des signes que tous les mathématiciens peuvent comprendre. Lorsqu'à l'école nous traçions la courbe d'une sinusoïde, c'était la traduction visuelle et graphique d'une équation, une formulation écrite d'un prédicat.

Alors on parle bien d'un langage, dans ces exemples ci-dessus... Mais, sont-ce des langues ? Je crois que oui, bien que mes connaissances en linguistique ne me permettent pas de le démontrer.

Puis on a les langues construites. Et un dilemme. Les langues construites sont des formes de langage sans culture. Si certaines empruntent leurs mots à des langues existantes, elles sont tout de même crées ex-nihilo, sans le creuset de la culture.

Les langues construites ressemblent à des plantes cultivées en serre hydroponique, sans terre, déracinées, chimiquement améliorées, génétiquement modifiées.

L'esperanto est la langue construite qui compte le plus de locuteurs, par exemple. Une belle idée : un vocabulaire emprunté à la plupart des langues européennes, aucun verbe irrégulier, des règles grammaticales simples et sans surprise... On ne peut pas dire qu'on plie sous le nombre de locuteurs. On estime à environ un million le nombre d'espérantistes. On est loin de l'universalité recherchée.

Mais que penser de la Langue des Signes ? C'est sans aucun doute une langue construite, avec sa propre grammaire et une forme de syntaxe très précise. Et pourtant, elle véhicule sa culture, autorise les jeux sur les mots-signes. On peut "écrire" de la poésie en langue des signes, faire des spectacles, du théâtre...

Il existe même des "accents" (j'ai entendu un jour l'expression "Elle signe comme une Parisienne").

Alors si un langue construite peut véhiculer une certaine vision du monde... pourquoi ne pas en apprendre une nouvelle ?

Par jeu, il y a quelques semaines, je me suis retrouvé à naviguer entre les groupes linguistiques inuits, et, par rebond, j'ai atterri sur une langue construite, dont j'avais déjà entendu parler : Lojban.

S'il fallait utiliser une métaphore informatique, on pourrait dire que les prédicats Lojban sont des fonctions, lesquelles acceptent des paramètres, dont certains sont optionnels. Par exemple, le prédicat muvdu, qu'on peut "conjuguer" selon la formule suivante :

x1 (object) moves to destination/receiver x2 [away] from origin x3 over path/route x4.

x1 est le sujet du verbe, alors que x2 désigne la destination. x3 est l'origine, et x4 est peut représenter un "via".

En pseudo-langage informatique:

muvdu(object, destination_or_receiver, origin, via_path)

autant le dire... il est tout à fait possible que tous les arguments entre x2 et x4 soient optionnels.

On peut dire:

x1 se déplace vers x2
x1 se déplace depuis x3 via x4
x1 se déplace vers x2 via x4

Tout est affaire de contexte ; le prédicat peut être composé d'autant de paramètres que nécessaire si on veut exprimer son idée.

Lojban m'a intéressé. Quelques temps. J'ai été assez bluffé par la rapidité avec laquelle il était tout à fait possible de fabriquer une phrase grammaticalement et sémantiquement correcte à partir d'un dictionnaire, qui donne à la fois le vocabulaire et la manière de composer un phrase Lojban.

Et puis, @quentinpradet m'a généreusement soufflé d'aller chercher du côté de toki pona.

Je ne vais pas faire ici un cours de toki pona. Il existe de nombreux documents, des vidéos qui expliquent la mécanique de cette langue. Mais j'ai vraiment envie de m'étendre sur toki pona, parce qu'il a éveillé en moi une forme d'enthousiasme que je n'avais pas vécu depuis bien longtemps.

Les règles de grammaire sont limpides, claires, sans cas particulier. Bon, c'est également le cas des autres langues construites, rien d'original.

Cent-vingt mots (environ). Le langage initial en comportait 118. Avec les ans, il a été légèrement remanié. Au dernier calcul que j'ai effectué, cette langue possède 123 mots. Tout compris. Substantifs, verbes, prépositions, hop, emballé c'est pesé.

Et pourtant, malgré la légèreté de son dictionnaire, il est redoutablement expressif. Si "une personne" c'est le mot jan, alors un ami, c'est jan pona (personne / positif-bon-bien), un ennemi, c'est jan ike (personne / mal-mauvais-négatif). Un soldat ? jan utala (personne / guerre-combat-attaquer).

Les mots se composent en emboîtant les concepts, comme on jouerait avec des briques de Lego, encore plus simplement qu'avec l'anglais.

Un mot peut être tantôt un verbe, un nom, un adjectif. moku, c'est à la fois la nourriture, la boisson, manger, boire. Il exprime plus concept, il est polymorphe, multifonctionnel. C'est là que naît la grande flexibilité de toki pona. En fonction de la place du mot dans la phrase, on arrive à comprendre si on parle de nourriture ou si c'est le verbe manger.

Mais les concepts sont encore plus flous que cela. Le mot kili signifie "fruit". Il n'y a pas de distinction entre la pomme, la pêche, l'ananas, la cerise, le kiwi, la banane, citron. C'est le même mot : kili. Prenons la phrase :

mi wile e kili.
(je veux un fruit)

Quel fruit ? celui que je désigne, qui est compris dans le contexte de la phrase. Celui dont j'ai parlé précédemment. Ou n'importe lequel, de toute façon, peu importe. Le seul fruit que je n'aime pas, c'est la banane. Si tu me donnes une banane, je te dirai : "non, pas celui-ci, un autre".

Les mots toki pona sont invariables.

Le pluriel, le féminin / masculin / neutre ? inutiles. Les temps passés / présents / futurs ? pourquoi faire ? Les concepts existent bel et bien, mais s'ils ne sont pas indispensables à la compréhension de l'idée voulue, on les ignore.

ona li moku

peut tout aussi bien vouloir dire :

il mange
elle mangeait
ils mangeront
elles mangent
etc...

Le langage est compressé, simplifié, minifié. Et pourtant... fonctionnel. Même s'il est peu parlé, on peut le parler, exprimer des concepts, dialoguer, expliquer son avis, raconter une histoire, une situation.

Tout est zen. Dans le sens "simple" et "complet, efficace".

Il existe toute une littérature, des textes originaux... La plus grande oeuvre existante en toki pona est, à ma connaissance, une traduction du "Petit Prince".

Certains affirment qu'on peut apprendre toki pona en 48h. Je n'ai pas spécialement essayé. J'imagine qu'il faut pour cela être concentré à 100%, n'avoir ni vie sociale, ni famille, ni boulot dans la journée.

Mais à mon avis, il est possible pour à peu près tout le monde d'apprendre toki pona en "peu de temps", avec un effort raisonnable. En beaucoup moins de temps que pour une langue naturelle, avec ses dizaines de milliers de mots et ces règles de grammaire toutes plus inattendues les unes que les autres.

Et malgré ces immenses atouts sur d'autres langues (naturelles ou construites), toki pona n'est parlé que par une petite centaine de personnes dans le monde, estime-t-on.

Je te vois venir... tu te demandes à quoi ça sert d'apprendre une langue avec si peu de locuteurs. Tous les gens à qui j'ai parlé de toki pona - à l'exception de deux personnes qui travaillent dans l'informatique - m'ont demandé...

Mais à quoi ça sert ?

Certes, il y a peu de chances pour que je puisse entrer dans un café et passer ma commande en toki pona. Ou d'avoir une conversation téléphonique dans cette langue construite. Voire dans une autre langue construite. Les langues naturelles sont l'outil principal de la communication.

Mais si le nombre de locuteurs était le seul critère déterminant pour me dire : je dois apprendre une langue... Alors on arrêterait de se poser la question : l'ensemble des peuples de la terre n'apprendrait que le mandarin, parce qu'il est majoritaire (même si c'est une majorité relative). À quoi cela sert-il d'apprendre le français ? Une langue parlée par 2% du monde ? Et que faire des autres langues, les langues minoritaires (le basque, le breton, l'occitan, le corse ?).

J'ai dit plus haut qu'il fallait défendre toutes les langues, celles parlées par les minorités comme celles parlées par la majorité. Les langues construites aussi. Qu'il y ait un, deux ou cent locuteurs, une langue est le vecteur d'une culture, d'une vision du monde, d'une source de connaissance.

Il y a aussi, et ça, je l'ai découvert peu de temps après, qu'apprendre toki pona c'était fun. J'ai éprouvé un grand enthousiasme en faisant mes premiers pas, en fouillant le dictionnaire pour composer le mot "café", en brouillonnant :

mi wile moku e telo pimeja
(j'ai envie / besoin de boire un café)

En enchaînant les leçons, on arrive à construire des phrases de plus en plus élaborées. Et assez vite. Apprendre une nouvelle langue, si elle n'est pas trop compliquée, c'est amusant.

Un autre point, très important : c'est une nouvelle gymnastique pour mon cerveau. Comme je l'avais lu, le cerveau adore les nouveaux défis. Et plus on lui en fournit, plus il en redemande.

Un cerveau qui ne fait que résoudre des sudoku à longueur de temps, au bout de quelques années, n'éprouvera plus de difficulté à les résoudre. Une fois les stratégies mises en place, il ne fera qu'appliquer ces stratégies, encore et encore, mécaniquement, sans plaisir.

Mais... fais-le sortir une fois de temps en temps de sa zone de confort, et il pétillera de bonheur. À lui de travailler à élaborer de nouveaux chemins de réflexion, à construire une nouvelle logique, à explorer de nouvelles manières de stocker les informations et de les récupérer.

L'apprentissage d'une nouvelle langue, c'est l'occasion de dérouiller des parties du cerveau qui sont en pilotage automatique, celles qui consistent à transformer une idée en langage. Et ça fait beaucoup de bien aussi. Ça réveille. Ça change les points de vue, ça émoustille les synapses.

Mais il y a un autre effet induit : en apprenant une langue dont la logique diffère de sa langue maternelle, on en arrive à raisonner sur le langage tout court. Et sur notre pratique du langage.

Je suis développeur informatique, depuis 1997.

Les langages de programmation sont des langues. C'est pas moi qui le dit, c'est le formidable Nicolas Dubois qui l'a exprimé lors de son "Lightning Talk" pendant le premier SudWeb.

Ce que je fabrique dans mon boulot au quotidien, c'est du langage. Je transforme une idée en code, lequel a deux destinataires : la machine, afin qu'elle fasse ce que je lui demande, c'est à dire résoudre mon problème. Mais aussi celui qui va relire le code, un collègue, un auditeur, ou "mon-moi-même-de-dans-six-mois", pour qu'il comprenne mon intention dans le code.

La machine n'a que peu de culture. En revanche, ce que je peux véhiculer à destination d'un autre être humain dans mon code est prodigieusement plus complexe : dans toutes les langues de programmation, il y a une culture, des bonnes pratiques, des façons "idiomatiques" d'exprimer un algorithme. En Python, on parle souvent de la manière "Pythonique" de rédiger une méthode ou une fonction.

Dans un langage de programmation, il y a aussi une vision du monde : objet, procédural, fonctionnel, événementiel... Et la manière d'organiser du code en dit long sur mes intentions auprès d'un autre développeur. Ai-je découpé mes fonctions, mes modules ?... Ai-je produit des tests qui valident correctement mon intention ? Les noms de mes variables ou de mes structures de code, sont-ils correctement choisis ? Est-ce en anglais ? en franglais ? en français ?

Les langues de programmation sont des langues construites. Nous disposons d'un vocabulaire sommaire (les structures de données : types, les structures algorithmiques : boucles, conditions, déclarations de fonctions...). Et parfois nous avons un vocabulaire étendu (bibliothèque standard).

Mais à partir de ces items basiques et d'une grammaire simple et sans exception (comme dans le cas des langues construites), on a pour autant un outil complet capable d'une grande expressivité, de résoudre tous les problèmes auxquels nous pouvons être confrontés. On a toujours un jeu de briques de Lego, combinables, extensibles, répétables.

Si en toki pona un "mot" n'existe pas, nous pouvons le fabriquer.

Si dans notre langue de programmation, une fonction n'existe pas, nous pouvons l'implémenter.

Programmer, ce n'est ni plus ni moins qu'écrire dans une langue étrangère.

Toki Pona a été créé par Sonja Lang avec l'intention suivante :

Toki Pona is a human language I invented in 2001. It was my attempt to understand the meaning of life in 120 words.

Cette langue porte en elle une intention, un message, une vision du monde. Une vision minimaliste, simpliste, débarrassée des scories du détail, concentrée sur l'essentiel du langage : ne pas forcément vouloir utiliser le mot juste, mais simplement se faire comprendre par l'idée générale, comme on gesticulerait devant quelqu'un ne parlant pas du tout notre langue afin de se faire comprendre.

Cette vision peut paraître désuète ou naïve, mais, après tout, elle ne fait de mal à personne. Alors...

Pour toutes ces raisons - gymnastique de la pensée, observer le monde avec un regard décalé, amusement... Et sans pour autant essayer de te convaincre, je peux te suggérer d'essayer d'apprendre une autre langue que la tienne, ou celles que tu utilises tous les jours (comme l'anglais en ce qui me concerne).

Et pourquoi pas apprendre une langue construite.

Et pourquoi pas toki pona.

Si tel est le cas, tu peux essayer de venir à ma rencontre, et me dire "toki!". Avec un peu de chances, nous pourrons en parler.