Le printemps commence aujourd'hui
Lun 14 février 2005
C'est étrange, les rencontres.
- Vous avez l'heure, je vous prie ?
Cette voix étrange, venue de nulle part, cette surprise. Moi qui ne suis
que très rarement abordé par des inconnues, je me retourne, limite
sursautant, sur ma gauche.
Une brune, splendide, avec des yeux noisettes enjôleurs, un sourire beau
comme ça, mutin. Je lâche le verre pour lire ma montre.
- 21:44.
Evidemment que c'est complètement crétin de donner l'heure aussi
précisément, "dix heures moins le quart" aurait été tout aussi
indicatif. Quel crétin.
- Merci bien ! Bon, ben je crois qu'on m'a posé un lapin, alors. Ca te
dérange si je m'asseois ici ?
Bang ! Nouveau choc. Ce passage sans subtilité du "vous" au "tu", et son
aplomb quand elle se pose sur le tabouret de bar, à côté de moi, sans
attendre ma réponse.
Elle lance un sujet de conversation, d'une banalité affligeante, à tel
point que dix minutes plus tard, j'ai déjà oublié ce qu'il a pu être :
le temps qu'il fait, les imbécilités de la tévé ou les derniers
résultats de l'Aviron Bayonnais.
Quand bien même la conversation n'eusse aucun intérêt, je réponds
poliment par quelques borborygmes monosyllabiques à ses questions ;
parfois un commentaire un peu plus appuyé, auquel elle répond
invariablement par : "ah ouais, moi je pense pareil, c'est marrant, hein
?".
- Tu fais quoi dans la vie ?
Je suis toujours emmerdé par ce genre de questions, quoique je réponde, je suis obligé de faire suivre ça par une explication alambiquée de mon métier, de ses implications, et en fonction du regard plus ou moins ahuri de mon interlocuteur, je me sens obligé d'expliquer mon explication par des métaphores basiques, presque neuneux, pour faire passer les concepts généraux que le commun des non-geeks refuse de comprendre. - Je suis développpeur.
- Ah ouais ? en C++ ? ou développeur web ? Perl ?
Là, ça me scotche. - Euh, web, ouais. Je fais du PHP / MySQL, essentiellement. Et je connais bien Flash, Actionscript, tout ça. Je me démerde pas trop mal en multimédia.
- Ouais, c'est cool. Moi, je me suis mise à Python, dernièrement. J'aime
bien sa simplicité et son côté pragmatique.
De plus en plus scotché.
La conversation prend vite une tournure de chat sur IRC à propos des nouvelles technologies, des logiciels libres et des hackers. Tout y passe, de Mozilla à Linux, des langages de programmation les plus répandus aux plus ésotériques (elle connaissait pas Brainfuck).
L'heure tourne à la vitesse des bits dans de la fibre optique, et
l'heure de la fermeture nous happe, nous choppe, près d'un litre de
Guinness plus tard.
- Tu veux pas me raccompagner à ma voiture ?
Et comment que je veux !!!
Nous partons, bras dessus - bras dessous, en se lançant des vannes de
geeks à la tête. Elle rit beaucoup, s'arrête brusquement pour me
regarder intensément.
Nous nous embrassons longuement, avant de faire demi-tour pour aller
chez moi.
Elle est encore plus belle à la lumière du matin que dans l'ombre du
pub. Sa peau sublime invite à la caresse. Elle se retourne vers moi,
radieuse.
- Tu préfères quoi ? du café ? du thé ?
- Du café, voyons... une geekette a besoin de sa dose de caféine elle
aussi.
Je constate en me dirigeant vers la cuisine que le déshabillage a été
plus violent que dans mon souvenir. Les vêtements ont volé dans tout le
salon ; je les ramasse soigneusement (tiens ? une chaussette sur la tévé
!).
La veste de la belle traîne aussi, sur le tapis. En la soulevant,
quelques papiers tombent par terre. L'un d'entre eux attire mon regard
encore endormi. C'est un badge électronique, qui porte son nom et son
prénom - et une photo qui ne la met pas à son avantage. Mais le logo
fait carrément accélérer violemment mon rythme cardiaque : C'est le logo
de Windows, avec le petit drapeau multicolore, et la carte porte
clairement le nom de Microsoft.
Je suis hébété, debout dans le salon, incapable d'intégrer les
informations et de répondre aux millions de questions qui assaillent mon
esprit embrumé. Je lis ce qui se trouve en face de "fonction" : Agent
Switcher.
C'est à ce moment-là qu'elle débarque au bout d'un temps indéterminé,
hypra-sexy dans un t-shirt trop long pour elle. Mais son sourire fait
place à un air plutôt embarassé quand elle me voit, sa carte à la
main.
- La carte... elle est tombée... ramassée...
- Je sais. Ecoute, de toute façon, tu l'aurais su tôt ou tard... Pas
besoin de tergiverser. Je travaille pour Microsoft et mon boulot c'est
de faire basculer les utilisateurs de Mozilla vers Internet Explorer,
pour ça je...
- QUOI ? Qu'est-ce que tu racontes, là ? C'est n'importe quoi, là...
basculer à IE ? Tu te fous de...
- Enfin, tu dois comprendre. Microsoft va bientôt envoyer Mozilla et les
autres aux oubliettes. Nous avons un plan d'action général qui va tout
balayer. Les tenants du logiciel libre vont bientôt ressembler aux Jedis
de la guerre des étoiles. Un ordre déchu, dispersé, avec à peine
quelques survivants qui radotent leurs laïus sur la soi-disant liberté
des logiciels.
- Mais c'est absolument absurde, ce que...
- Et Stallmann ?!? (elle avait presque hurlé) Il est pas absurde,
Stallmann, avec sa philosophie pseudo hippie dans une économie de marché
? Rejoins-nous avant qu'il soit trop tard ! Je te répète que tout ça va
disparaître, les brevets, les procès...
- "Agent Switcher" ??? C'est ça, ton boulot ? Succube pour Bilou ?!?
- Ouais, t'as tout compris ; tu vois, tu es vraiment malin, toi, je suis
sûr que tu peux être sauvé si tu mises sur le bon cheval. Les geeks sont
souvent en manque de sexe, alors on débarque, on les débloque et on les
convainc de nous rejoindre. Tu vois le truc ? Tu comprends la force de
notre société, ses moyens, sa stratégie ? Tu comprends pourquoi il est
inutile de résister ? Tu comprends pourquoi cette "communauté" de
doux-dingues va s'effondrer en moins de cinq ans ?
Elle s'est approchée peu à peu, son regard s'allumant d'un feu de
braise, la rage, mêlée à un puissant sex-appeal. Sa voix mue peu à peu ;
on dirait qu'elle grandit, que l'atmosphère s'assombrit, je sens la
pièce envahie par une oppression inextinguible.
- Rejoins-nous ! Viens !
Darth Vader. Voilà donc l'être qui se trouve face à moi.
- Après la nuit qu'on a vécus ensemble...
Darth Vader tentant de me faire passer du Côté Obscur.
- Laisse-toi tenter. Toute résistance est inutile...
Elle se tient maintenant tout près, approche sa bouche de la mienne.
- Laisse-toi aller. Tu sais que tu es déjà en train de venir à moi...
Je sens le poison sur ses lèvres.
REVEIL.
La vache. La Saint-Valentin, ça fait faire de drôles de rêves quand on est guique.